Plurielle

D’abord humain

13 juin, 2008

Un souvenir peut en cacher pleins d’autres

 

Pendant des années j’ai été triste chaque vendredi soir. Puis ma mémoire s’est adressée à mon être conscient. Pendant 18 ans, j’avais engrangé des souvenirs. Ceux du vendredi soir : de la maternelle au lycée privé de l’obédience de mes parents, je n’ai jamais été scolarisée le vendredi après-midi.

Cette demie journée a toujours été consacrée à préparer le sabbat ! Il s’agissait de sortir les habits, sacs et chaussures que toute la famille devaient mettre le lendemain pour aller au temple. Habits différents le matin de ceux qu’on porterait l’après-midi et éventuellement le soir. Sortir les habits, c’était en vérifier l’état, repasser tout ce qui devait l’être et souvent il fallait tout repasser avec ces petits fers à repasser d’un autre âge,assez lourds que l’on posait sur la lampe à pétrole pour leur faire accumuler de la chaleur. Plus tard nous avons eu un fer à repasser électrique, je devais être en classe de seconde. Ces petits fers à repasser que ma mère appelait « tite négresse » il fallait les saisir une fois chauds à l’aide d’un linge enroulé autour de la poignée. Il ne fallait pas les laisser trop longtemps sur le réchaud à pétrole si on voulait éviter la vilaine tâche roussâtre de brûlé sur les habits. Au début de mes souvenirs, mon père et mes frères avaient aussi des chemises en « tergal » qu’il fallait défroisser. Le coup de fer trop chaud et la chemise était bonne à jeter.,, mais elle laissait à nos narines une désagréable odeur de plastique fondu.

On faisait aussi le grand nettoyage de la maison, changer les fleurs dans les vases, enlever toute trace de poussière…bref on la parait comme si on devait y recevoir quelqu’un d’important.

Il fallait aussi préparer le repas du lendemain puisque le jour du sabbat on n’allume pas de feu.Dans ma plus tendre enfance, si on devait aller à un autre temple que celui se trouvant près de la maison il fallait aussi prévoir la somme exacte pour le taxi ou les tickets pour le bus pour ne pas avoir à acheter quelque chose ce jour-là. Les transactions financières sont en effet interdites. Mes parents n’ayant jamais eu de véhicule personnel, cette donnée du transport occupait une place particulière pour la maisonnée.

J’ai failli oublier les chaussures : appliquer la cire puis les faire briller était incontournable pour les paires allant du grenat au noir. Les blanches étaient passées au cirage liquide, blanc ou transparent selon que la paire devait briller ou non. Le sac à main de ma mère devait être assorti à ses chaussures et il fallait y veiller ce jour là aussi. Tout devait être prêt à l’avance, ce qui n’a jamais empêché l’énervement au moment de partir le lendemain matin. Mon père changeant à la dernière minute de boutons de manchettes ou ma mère de chapeau.

En fin d’après-midi de chaque vendredi, au coucher du soleil, lavée de frais, ayant revêtu des habits de circonstance et bien coiffée, toute la famille se réunissait pour saluer le sabbat !!! autour de la table de la salle à manger, nous chantions en chœur et priions ce jour béni pour célébrer le repos de Dieu au 7éme jour de la création. C’était le moment aussi de réviser la leçon de l’école du sabbat ou pour ceux qui participaient aux offices, le texte, chant ou bulletin destiné à être présentés à l’assemblée des frères et sœurs de la congrégation le lendemain. On révisait aussi la vigile matinale de la semaine : versets de la bible appris tous les matins de chaque semaine.

Ensuite la soirée reprenait son cours normal : souper et échanges puisque la télévision, comme le fer à repasser électrique a franchi le seuil de notre demeure durant l’année de mes 16 ans.

J’ai une image précise en tête : un samedi matin nous partons à pied vers le temple : ma mère vêtue de la robe bleue marine à pois blancs qu’elle s’est cousue, mon père et mes frères arborent une cravate du même tissu un peu brillant, du taffetas, disent mes souvenirs. Le col de ma mère forme une sorte d’écharpe qu’elle noue, elle nommait ça « lavallière » Elle a sur la tête un couvre–chef beige à pois marrons, j’ai su plus tard que ça s’appelle une chapka ! N’oublions pas que je suis aux Antilles dans les années 70 ! Ma sœur et moi sommes vêtues de robes identiques faites par ma mère également, seule la couleur change. Toutes deux portons sur la tête une mantille blanche retenue par une épingle à cheveux. Les filles et les femmes doivent être voilées (avoir quelque chose sur la tête pour cacher les cheveux) pour pénétrer dans la maison du Seigneur…Nous avons obtenu à l’entrée de l’adolescence de ne porter la mantille que dans le temple et plus du tout sur le trajet.

La tristesse sourde du vendredi soir…elle vient de là. Pas du manque, non ! Elle vient de cette mascarade déguisée en religion qui sert encore de guide à mes parents, leur faisant occulter la richesse de leur culture, les aveuglant quant à la distance qu’ils mettaient entre nous et « les autres » et aux vexations et moqueries auxquelles ils nous exposaient.

Je vous raconterais un jour, le sabbat et un autre l’uniforme. Nous sommes vendredi, fin d’après-midi, j’y pense mais je n’ai (presque) plus de rancoeur.

 

 

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4 réponses à “Un souvenir peut en cacher pleins d’autres”

  1. Martelle dit :

    C’est impressionnant comme ton enfance t’as marqué. L’hypocrisie ambiante, cette façon de paraître que tu as ressentie depuis ton enfance t’a vraiment changé.
    Ma mère est comme ça aussi, mais je n’en garde pas un souvenir aussi triste…
    Peut-être aussi parce que je suis née et j’ai été élevée en métropole et avec un père qui faisait beaucoup la part des choses et qui n’aimait pas l’embrigadement de la religion.
    En as-tu reparlé avec tes parents, tes frères et sœurs?

  2. deejo971 dit :

    Cette photo ancienne que tu as mis c’est presque chez moi. Moi c’est la Guadeloupe. Ça fait plaisir…

  3. deejo971 dit :

    Oui c’est vrai. Ton histoire à fait de toi la personne que tu es. Comme on dit chez nous « ti moun pa ti chodiè, on jou yo ka vin gran » : les enfants grandissent et deviennent des adultes à leur tour.

  4. Toutes mes félicitations pour ton blog. Tu sais te raconter. Les souvenirs sont précieux. J’espère que beaucoup suivront ton exemple. Il n’est pas question de son petit moi, mais la question c’est de laisser trace dans un monde qui oublie vite de manières de vivre. Nos îles ont changé. Et vite. Alors faisons l’histoire, racontons les petits rien de la vie quotidienne. Le fer à repasser « tit négresse », la voiture à pain, les bains de glycérine et les balarous frits. Ne laissons pas partir nos aînés sans recueillir leurs paroles et leurs souvenirs.

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